• Monde - le 27 Février 2014

    La grande régression.  La Grèce et l’avenir de l’Europe, sous la direction de Noëlle Burgi. Éditions Le Bord de l’eau, 2014, 266 pages, 18 euros.  

     

     

    Et si la situation de l’Europe centrale et méridionale était l’avenir de l’Europe occidentale ? Noëlle Burgi et les auteur(e)s de cet ouvrage ne sont pas loin de le penser : Polymeris Voglis et Kostis Karpozilos pour l’histoire récente de la Grèce, Kostis Karpozilos analysant la situation de la gauche, Dimitris Psarras étudiant l’extrême droite, Corina Vasilopoulou enquêtant sur les médias, Apostolos Kapsalis et Yannis Kouzis étudiant les offensives antisyndicales, Katerina Matsa analysant l’exclusion sociale, Kostas Bairaktaris, la réforme psychiatrique, et Loukia Kotronaki étudiant la répression et l’échec des occupations. La Grèce, disent-ils, « a été et reste le principal laboratoire d’une reconfiguration des politiques économiques et sociales amorçant la remise en cause généralisée de l’État social qui avait fondé les progrès ténus de la démocratisation et de la civilisation en Europe ». Deux indices en témoignent, le taux de chômage est passé de 10 % en 2007 à 28 % en 2013, dont 61,5 % de jeunes ; le parti nazi Aube dorée a pu, en 2012, faire entrer au Parlement dix-huit députés et n’hésite pas à soutenir une violence politique pouvant être criminelle.

    De fait, en Grèce, on assiste à ce que Bourdieu appelait la « destruction d’un projet centenaire », soit les attaques du néolibéralisme contre les régimes de protection sociale et le droit du travail. En quelque sorte un « fondamentalisme de marché » qui préconise la sujétion de toute la sphère publique et de la vie sociale aux mécanismes du marché est essayé là. Noëlle Burgi montre dans son introduction que la crise de la finance dérégulée de 2007-2008 a permis de mettre en synergie une crise économique, un chômage important et des réformes structurelles en élevant la « nouvelle gouvernance européenne » au rang de pouvoir supranational. Les « pactes » et traités de 2011 et 2012 ont donné à la BCE et à la Commission un pouvoir « intrusif » dépossédant les États d’une souveraineté qu’ils ont d’ailleurs abdiquée. Pour le moment les rapports de forces intra-européens se font au bénéfice des pays du centre et surtout d’une Allemagne guidée par une théorie « ordolibérale » qui veut « mettre l’État sous la surveillance du marché ».

    La Grèce est devenue « ce maillon faible » de l’Europe où s’essayent les techniques qui permettront de réaliser cette nouvelle forme de « gouvernementalité » (Michel Foucault) : l’activité policière, les pratiques législatives et bureaucratiques, les élaborations symboliques de l’État sont toutes orientées pour servir le marché. La situation que connaît le pays depuis plus de trois ans, qui s’accompagne d’un système de surveillance imposé par les experts et les contrôleurs de la troïka – démantèlement du droit du travail, des négociations collectives, coupes dans les dépenses publiques affectant particulièrement les salaires des fonctionnaires, dans les retraites, dans les budgets de l’éducation, de la culture, destruction des systèmes médicaux, hausse de la pression fiscale, flexibilisation du marché du travail, répression des nombreuses grèves… –, pourrait bien devenir « une norme en devenir » et, d’une certaine façon, est, déjà, un avertissement de ce que pourrait être la grande régression qui liquiderait, dans toute l’Europe, ces acquis (certes très insuffisants), obtenus après bien des sacrifices et des luttes, que sont les systèmes de protection contre l’insécurité sociale.

    Christian de Montlibert, sociologue.

     

     


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