• IVG : suppression de la notion de détresse

    IVG : suppression de la notion de détresse

    J'ai avorté en 1993, je me sens méprisée par les anti-IVG aujourd'hui

    Publié le 22-01-2014 par Alice M.
    Femme et mère
     
    L'Assemblée nationale a voté la suppression des termes "situation de détresse" concernant l'IVG dans la loi sur l'égalité hommes-femmes. Dimanche 19 janvier, des opposants à l'avortement étaient descendus dans la rue. Alice M. (qui a tenu à garder l'anonymat) n'a pas compris ces manifestations et témoigne de l'importance de la suppression de la mention de "détresse".

    Édité et parrainé par Mélissa Bounoua

     Des manifestantes pour l'IVG à Paris le 19 janvier 2014 (T.SAMSON/AFP)

    Que l’on puisse manifester contre l’avortement en 2014, comme semblent l’avoir fait 16.000 personnes le dimanche 19 janvier, me choque profondément. Les restrictions en Espagne aussi.

    Pour qui n'a pas été confronté à l’avortement, c’est ne pas comprendre ce qui se joue. Dire que les femmes qui interrompent leur grossesse sont irresponsables relève d’un mépris total. C'est extrêmement moralisateur, j'estime que personne n'a à décider à ma place de ce qui est bien ou pas bien pour mon corps.

    J’ai avorté en 1993, je me sens aujourd’hui méprisée quand j’entends ce discours.

    Choisir, c’est renoncer

    Chacun a le droit de choisir et, au-delà du choix, toute femme qui a à avorter est face beaucoup de doutes : est-ce que je le fais ? Est-ce que je ne le fais pas ? Est-ce que c’est le moment ? Comment m’en sortir si je le garde ? Qu’est-ce que cela veut dire pour ma vie future ? Pour ma relation avec mon conjoint ? Comment en parler ensemble ?

    J’ai fait ce choix, cela n’a pas été facile. Choisir, c’est renoncer.

    Car les femmes qui avortent ne sont pas encore complètement acceptées par la société. L'IVG semble être un droit que l’on aurait donné du bout des lèvres. On en parle assez peu en public, les femmes peuvent en parler "entre copines" mais on ne l’affirme pas, sauf à être très militante.

    Ce n’est pas quelque chose qui se dit, c’est encore vécu comme un tabou.

    Les femmes "coupables"

    D’autant plus que l’injonction à la maternité est encore très forte. Les femmes qui interrompent leur grossesse se sentent coupables de renoncer à être mère. Encore aujourd’hui, les femmes qui avortent sont suspectes et elles sont toujours culpabilisées : comment peut-on ne pas vouloir d’enfant ? Sans compter que les hommes ne sont jamais concernés, même quand les moyens de contraception échouent (ils sont "si nombreux" selon ceux qui sont contre l'avortement). Les femmes portent malgré elles la responsabilité de la relation. 

    Avec mon conjoint à l’époque, nous avons pris notre décision en toute conscience. Nous avions déjà un enfant. Il était très clair que ce n’était pas possible d’en avoir un deuxième.

    Heureusement, je n’ai pas eu particulièrement de difficultés à me faire avorter. Lors de ma précédente grossesse, j’avais appris que les IVG étaient pratiqués à la maternité des Lilas où j'ai accouché, je n’ai donc pas eu à chercher de lieu. Les gens avec qui j’ai échangé étaient bienveillants, ce n’est pas un lieu où l’accueil des personnes voulant avorter est le plus dur.

    Mais, si l’entretien avec un psychologue – qui était obligatoire à ce moment-là – s'est bien passé, il a fallu se justifier. Alors que c’était une décision qui nous appartenait. J’avais trouvé pénible de construire un argumentaire, je n’estimais pas avoir à "vendre ma décision", elle me semblait claire et réfléchie.

    Je préférais chercher un emploi

    Mon conjoint et moi venions d’être licencié. Je savais qu’essayer de retrouver du travail en étant enceinte ne serait pas chose facile. Nous avons décidé de ne pas ajouter un poids à ceux auxquels nous devions déjà faire face.

    Mais, même mes amis me disaient que j’aurais des allocations, je n’en revenais pas. On me faisait remarquer que j’avais fini mes études, que j’étais installée dans ma vie. "Comment était-il possible que je n’ai pas envisagé la grossesse ?" 

    Or, je ne savais pas de quoi nous aurions vécu s’il avait fallu que j’attende la fin de ma maternité. J'aurais effectivement pu poursuivre cette grossesse mais je préférais chercher un emploi qui allait nous permettre de pouvoir manger à la fin du mois. De manière à pouvoir ensuite accueillir une grossesse de manière plus sereine.

    Un choix à respecter

    Comment comprendre donc cette "situation de détresse" qui était mentionnée dans la loi Veil ? Cela ne veut rien dire. L'amendement qui a supprimé cette expression va dans le bon sens. Je n’étais pas du tout dans la situation d’une femme désespérée, j’avais fait un choix que je souhaitais que l’on respecte.

    Je ne voulais pas avoir à faire pleurer qui ce soit sur ma situation pour me justifier.

    Je ne dis pas qu’une grossesse non-prévue ne peut pas devenir désirée, c'est ce qu’il m’est arrivé lorsque j’attendais le premier. Nous étions dans une autre situation, à un autre moment de notre vie qui nous le permettait. La vie n’est pas linéaire, il y a des événements qu’il ne faut pas juger, c’est suffisamment compliqué à gérer pour tous.

    Je ne regrette rien

    Aujourd’hui, j'y pense régulièrement mais je ne suis pas traumatisée par cet événement, ça restera un moment de ma vie dont je me souviens, je ne peux pas le nier. J'y pense toujours avec émotion mais je ne l’ai jamais envisagé comme une catastrophe. Je ne regrette rien parce que je sais que j'ai fait le bon choix.

    L'IVG n’est pas un problème en soi, c'est la solution à un problème. Mon problème, c’est que ce soit un problème pour les autres.

    Si l'IVG avaient été déremboursé comme le souhaitaient certains politiques et opposants, cela aurait été un immense pas en arrière, une discrimination injuste entre les femmes. On parle d’une centaine d’euros pour cette procédure, il y aurait celles qui auront eu les moyens et les autres.

     Nous sommes dans une République qui garantit à ses citoyens l’égalité en droit. S'il faut manifester pour réaffirmer qu’il ne faut pas revenir aux aiguilles à tricoter, il n'y a pas à hésiter.

    Propos recueillis par Mélissa Bounoua


    Tags Tags : , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires

    Vous devez être connecté pour commenter