• La bande à bonne eau pour rester à flot

    Le Canard Enchainé du 29 août 2012 : article en PDF

    Veolia, Suez, Saur, la bande à bonne eau se bat pour rester à flot.

    De nombreux élus engagent un bras de fer avec les marchands de flotte. Soit pour récupérer la gestion, soit pour renégocier la concession. D’autres préfèrent se laisser câliner par ces compagnies, toujours prêtes à rendre service.
    Le gouvernement abrite une brochette de dangereux collectivistes. Pierre Moscovici (Finances) Manuel Valls (Intérieur), Laurent Fabius (Affaires Étrangères), Valérie Fourneyron (sports et Jeunesses) font partie des quelques élus qui ont rendu la gestion de leur villes à la puissance publique dans leurs villes respectives. Des exceptions car, sur les deux tiers du territoire, distribution et assainissement de la flotte sont aux mains de trois groupes privés : Veolia, Suez-Lyonnaise et Saur.

    Jusqu’à plus soif

    Mais cette vague sournoise de nationalisation ne fait que grossir. Après les pionniers Grenoble et Paris, voilà que Toulouse, Lille ou Villeneuve-sur-Lot (ex-mairie de l’actuel ministre du budget, Jérôme Cahusac, envisagent un retour en régie publique de leur eau. Tour comme… Tulle, dont François Hollande fut le maire fut durant sept ans. Valérie Trierveiler soutient d’ailleurs publiquement l’association Acme, qui milite contre la privatisation de l’eau !

    Veolia parle de »mode à dimension idéologique ». Pourtant, la droite est contaminée : Lorsque la communauté urbaine de bordeaux a promis, elle aussi, le retour en régie, Alain Juppé a donné son feu vert. Il est vrai que, selon plusieurs études, le prix moyen de l’eau « publique » est inférieur de 10 à 20 % sa facture pour conserver Toulouse (en attendant le retour programmé dans le giron public). Mais ce dernier groupe n’avait encore rien vu ; le maire UMP d’Antibes, Jean Leonetti, vient de lui arracher de 43 à 78 % de baisse, selon le volume consommé !

    « Quand leurs élus obtiennent un allégement de 30 %, ce qui est une bonne renégociation, les usagers se rendent compte qu’ils se sont fait avoir pendant des années » commente Jean-Luc Touly, président de l’association Acme. Argument réfuté par Louis-Marie Pons, directeur du clientèle chez Veolia : « Lorsqu’on finit d’amortir nos investissements, il est normal que nos tarifs baissent. »

    A ceci près qu’une flopée de rapports de chambres régionales des comptes aboutissent au même constat : les tarifs surévalués pratiqués par les marchands d’eau incluent souvent le remboursement de frais indus et des « provisions pour travaux à venir » parfois démesurées. C’est ainsi que la communauté urbaine de Bordeaux a récupéré 225 millions auprès de Suez-Lyonnaise et que celle de Lille réclame 115 millions au même groupe. Un bouillon au goût saumâtre.
    Jean-François Julliard

    La bande à bonne eau



    Fuites en avant
     

    Des centaines de contrats entre collectivités et marchands d’eau vont être obligatoirement renégociés dans les trois ans qui viennent. Les durées exorbitantes des concessions dont ont bénéficié les compagnies ont été déclarées illégales par le Conseil d’État. Cet arrêt de 2009, dit « arrêt Olivet », oblige à renégocier tous les contrats d’une durée supérieure à vingt ans. Ce qui accélère la décrue des factures ou le retour en régie. Retour encouragé par le même Conseil d’État, il autorise les départements (comme celui des Landes, précurseur) à subventionner les villes gérant elles-mêmes leur flotte. Ces collectivistes sont prêts à tout pour tarir les profits du privé. 




    Cascades d’astuces pour couler les gêneurs

    La scène se déroule le 12 juillet à Issoudun (Indre). Le maire, André Laignel, ex-ministre de Mitterrand, demande au conseil municipal un vote de confiance sur la gestion de l’eau. Mettant en avant une baisse de 23 % du prix au robinet (moins que la hausse subie depuis 2006), Laignel atteint son objectif : réattribuer le marché à Suez-Lyonnaise.

    Le vote est triomphal. Bien aidé, il est vrai, par la menace de retrait de délégation aux fortes têtes. Malvenue, une élue qui a voté contre se voit gratifiée du propos acides. Il y a trois ans, le Vert Hubert Cendrier, qui s’était lui aussi opposé au contrat, avait eu droit, en retour, à la double menace d’ »une claque » par le maire et d « un coup de poing dans la gueule » par un adjoint.

    Comme Laignel, beaucoup d’élus font preuve d’une émouvante fidélité envers leur marchand d’eau privé, avec lequel ils ont tissé, depuis des dizaines d’années des liens très serrés. A Lyon, où le contrat expire en 2016, le maire PS Gérard Colomb se proclame déjà « favorable à la concession » dévolue, pour l’essentiel à Veolia alors que la facture de distribution de l’eau reste l’une des lus élevées de France…

    Même indéfectible attachement de l’UMP André Santini à Veolia, qui abreuve son Syndicat des eaux d’Ile de France (144 communes, 350 millions par an). L’héritière de la Générale des Eaux, qui tient le marché depuis 1923, a obtenu sa reconduction en 2010, malgré plusieurs rapports officiels très critiques (suivis de petites baisses de facture).

    La communauté urbaine Marseille Provence Métropole (MPM) file, elle aussi, le parfait amour avec son fournisseur depuis cinquante-deux ans, Veolia.


    D’amour et d’eau fraîche

    Si les groupes aquatiques ne financent plus ouvertement la vie politique, comme dans le bon vieux temps, cela n’exclut ni les sentiments ni les bonnes manières. Les recrutements « utiles », par exemple. Dans les années 90, Veolia, qui règne à Marseille, avait embauché en douce le sulfureux Jean-Noël Guérini, patron des Bouches-du-Rhône. Elle a aussi compté dans ses rangs Éric Besson (alors PS), les UMP Michel Roussin, Alain Marsaud et Raymond-Max Aubert (qui avait généreusement prolongé le contrat de Veolia dans sa ville de Tulle). Suez-Lyonnaise avait pour sa part, trouvé un emploi (fictif) à la sœur d’Alain Carignon, à l’époque de Jack Lang, et des postes (sérieux) à Gérard Le Gall, ex-conseiller de Jospin, et à Éric Gheballi, proche du PS.

    Ces curieuses liaisons et cette concurrence faussée en France intriguent la commission européenne. En janvier 2012, après des perquisitions au siège des trois groupes, elle a ouvert une « procédure formelle en matière d’entente et de position dominante ». Son rapport, auquel a collaboré Michel Barnier, commissaire au Marché intérieur, s’annonce, selon un observateur local, fort désagréable. D’autant que l’État devrait y être mis en cause : via la Caisse des dépôts, il est actionnaire (de 10 à 40 %) des trois entreprises ! Bruxelles ne comprend rien au libéralisme à la Française.

    En eau trouble.
     

    Les méthodes des distributeurs de flotte sont parfois imbuvables. « Marianne » (6/6) a révélé que Suez-Lyonnaise avait, en janvier, confié au cabinet Vae Solis une mission un peu particulière. Il s’agissait de « discréditer sur le fond » (sic) les arguments d’un élu Front de Gauche. Gabriel Amar, porte-drapeau des partisans du retour à la gestion publique de l’eau. Patron de cette étrange mission : Antoine Boulay, depuis peu chef de cabinet du ministre de l’Agriculture, Stéphan le Foll.

     


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