• Le littoral breton sous la menace du béton

    Le littoral breton sous la menace du béton

     

    Le 06/08/2011 Luc Le Chatelier - 

     

    Reportage | 2730 kilomètres de plages, des petites criques, de landes, de falaises… La côte bretonne fait l'objet de très fortes convoitises. Un port ici, une usine de dessalement là, une grande surface un peu plus loin : les projets ne manquent pas. Pour les contrer, des associations, élus et écrivains se mobilisent.

    Le littoral breton sous la menace du béton

    L'anse du Diben, à Plougasnou. Photo : Fabrice Picard/Vu pour "Télérama".

    Locquirec, Finistère. Depuis la route de la Corniche, pas une maison, mais, à perte de vue, la grève découverte par la marée. Des chaos de rochers affleurent entre les trous d'eau, les vasières, les herbiers, les bancs de sable et de galets. Non loin, vers le couchant, un grain noir comme l'encre s'annonce derrière la pointe de Beg-an-Fry. Juste le temps de courir se mettre à l'abri au Caplan, le petit bistrot-librairie adossé au talus, et de s'abîmer, devant un café, dans la contemplation des rafales qui fouettent la baie vitrée. Quand soudain, sans crier gare, le soleil, perçant sous les nuages, repeint tout à neuf... Miracle sur mer ! Ici, comme dans tant d'autres sites tout au long des 2 730 kilomètres du chemin des douaniers qui, de falaises en pouliers et de plages en abers, fait le tour de la Bretagne, on touche à la beauté du monde. Pour combien de temps encore ?

    Le littoral breton n'est pas la Côte d'Azur. Mais ici aussi, pour voir la mer et se la garder pour soi, la pression est forte. De la part des Bretons eux-mêmes, qui lui avaient longtemps tourné le dos, et surtout des neuf millions de touristes qui débarquent chaque année. Face à cette manne – qui ne dure qu'un mois par an –, les spéculateurs salivent, et des élus s'égarent. Ces derniers, souvent pour de louables intentions, comme « créer de l'emploi », « favoriser le commerce », « améliorer l'accueil ». Mais une fois le permis signé, les pelleteuses dans la lande, le béton pris, la verrue est là, à jamais.

    “Non à la Breizh Riviera !
    Non au tourisme hors-sol !”

    Et rien n'y fait : ni les contraintes de la loi littoral qui, depuis 1986, réglemente (en principe) tout aménagement dans les communes du bord de mer, ni les recommandations européennes en matière de protection des oiseaux et des zones humides, pas même les études sur les attentes des touristes, qui apprécient « cette ambiance un peu rude et authentique qui fait le sel de ce pays », comme le dit Michael Dodds, directeur du comité régional du tourisme. Citant les propres mots de son patron, Jean-Yves Le Drian, président de la Région, il insiste : « Non à la Breizh Riviera ! Non au tourisme hors-sol ! » Pourtant, en suivant le trait de côtes, on en croise des projets trop gros, trop chers, et qui pour longtemps risquent de marquer le paysage...

    Le littoral breton sous la menace du béton

    Menhir, à Plougasnou. Photo : Fabrice Picard/Vu pour "Télérama".

    A l'entrée de la baie de Morlaix (Finistère nord), l'anse du Diben, sur la commune de Plougasnou, n'est peut-être pas la plus belle ni la plus intacte. Bordée de maisonnettes « de style breton », elle ne manque cependant pas de charme avec sa jetée mal fichue qui abrite une douzaine de chalutiers, ses petits bateaux à l'ancre couchés sur le flanc à marée basse et ses hauts-fonds, rendez-vous, l'hiver, des oiseaux migrateurs. C'est là, au bout de la baie, où la roche affleure, que depuis trente ans couve l'idée de creuser un port de plaisance. Le maire actuel, Yvon Tanguy, a fait de ce projet le fer de lance de sa politique. Au programme : cinq cents anneaux dont plus d'une centaine réservés aux gros bateaux, un parking pour cent quatre-vingts voitures construit sur la mer, trois ans de travaux et vingt et un millions d'euros. Raison invoquée : « On ne passe pas à Plougasnou ; il faut avoir une raison pour y venir. » Avec le port, l'élu pense attirer du monde qui, une fois sur place, boira un coup au bistrot, achètera un pull ou un ciré à l'Abri du marin, confiera du travail au petit chantier naval du fond de la baie, bref : « créera de l'activité ». Emporté par son rêve, il voit déjà « quelque quatre-vingts emplois induits » !

    Ce n'est pas gagné, d'autant que le port a ses opposants. Déter­minés, mais constructifs, à l'image d'Eric Robillot, responsable de ­l'Association pour un petit port breton sympa : « Nous sommes tous ­persuadés que la baie du Diben ga­gnerait à être aménagée, mais en douceur. Il y a, derrière la digue, en cassant quelques cailloux, la possibilité de créer pour beaucoup moins cher un petit port de trois cents places que les plaisanciers partageraient avec les pê­cheurs. » L'écrivain Michel Le Bris, un voisin, s'emporte aussi contre ce qu'il considère comme une absurdité : « Plutôt que de soutenir cinq cents micro-initiatives dont cinquante donneront quelque chose, nos élus préfèrent engloutir de grosses sommes dans des infrastructures bien voyantes qu'ils peuvent inaugurer devant la presse locale. En l'occurrence, un parking à bateaux qui, pour beaucoup, ne sortiront que trois jours par an ! »

    “Pendant qu'on s'empoigne sur le port, on oublie
    le véritable scandale breton : les algues vertes,
    dues à l'agriculture intensive.”

    Marylise Lebranchu, ex-maire PS de Morlaix, aujourd'hui conseillère régionale, n'a pas signé la pétition des « antis », « au risque de me fâcher avec mes amis écologistes », comme elle le reconnaît. Elle assume pourtant : « Manifestement, le dossier de ce port a des lacunes, mais ce n'est pas une raison pour le rejeter en bloc. Il y a une réflexion globale à mener sur les activités nautiques en baie de ­Morlaix, pour en faciliter l'accès pour tous, et le Diben a sa carte à jouer. Surtout, pendant qu'on s'empoigne là-dessus, on oublie le véritable scandale breton : les algues vertes dues à l'agriculture intensive, qui dégagent des gaz toxiques et polluent nos plages ! »

    Au Diben, il y en a, mais peu ; vingt kilomètres plus à l'est, sur l'immense plage de Saint-Michel-en-Grève (Côtes-d'Armor), ça déborde. Tous les jours, du matin au soir, une pelleteuse gratte le sable et charge d'une infâme bouillie les remorques d'une noria de gros tracteurs. « Au lieu de soigner le mal à la source – limiter les élevages de cochons –, on dépense l'argent à nettoyer, se désole Yves-Marie Le Lay, de l'association Sauvegarde du Trégor. Et ne me parlez pas, à l'instar de Nicolas Sarkozy début juil­let à Crozon, du traitement du purin par “méthanisation” comme solution au problème : si l'on fait du gaz méthane à partir des lisiers, on récupère peut-être le carbone, mais pas les nitrates, justement responsables des marées vertes ! » Il s'énerve. « Plutôt que d'aider l'agriculture à se tourner vers des pratiques plus respectueuses de l'environnement, le bio, la qualité, les labels, on crée des usines à gaz pour traiter les problèmes d'une agro-industrie polluante, humainement discutable, et de moins en moins rentable. »

     

    <p>Algues vertes dans le Nord Finistère en 2009. Photo : 	<br />www.wikimediacommons/Thesupermat by licence CC.</p>Algues vertes dans le Nord Finistère en 2009. Photo : www.wikimediacommons/Thesupermat by licence CC.

    Cette fuite en avant « technologique » sévit aussi, sur un autre terrain, à Belle-Ile-en-Mer (Morbihan). Un petit bijou de schiste noir au large de Quiberon ; cinq mille habitants l'hiver, cinquante mille l'été. Parfois, à la suite d'un printemps trop sec, d'une mauvaise gestion des barrages, de fuites inopinées, l'eau vient à manquer. En 2005, il a même fallu en importer par bateau du continent ! Pour pallier dans l'urgence le problème, la Saur, filiale de Bouygues délégataire du service, a installé une unité mobile temporaire de dessalement d'eau de mer. Une première en France. « Vive le progrès ! » ont jubilé les élus de la communauté de communes de Belle-Ile-en-Mer (CCBI). A l'occasion de la reconstruction – nécessaire – de l'usine de traitement des eaux, ils ont voulu lui adjoindre une unité per­manente de dessalement : une grosse machine « à osmose inverse » très gourmande en énergie qui, pour justifier son prix – 4,5 millions d'euros –, se devait de tourner au moins un mois par an.

    « Quand j'ai vu ça, je suis tombée de ma chaise, explose Catherine Legras, de l'association Eaux Douces. Bien gérée, l'eau n'a jamais manqué à Belle-Ile, et les dernières pénuries s'expliquent par le mauvais entretien du réseau. » François Michelin, un compère de lutte, renchérit : « Aujourd'hui, la question n'est plus de fournir toujours plus d'eau ­potable pour mettre dans les toilettes ou laver le sol, mais d'agir pour une meilleure gestion de la ressource. Nos élus, comme à Lorient, feraient mieux d'investir dans la formation des plombiers ou dans l'aide aux particuliers pour l'installation de systèmes de récupération d'eau de pluie. Et puis, continue-t-il, s'ils avaient un peu de courage politique, ils interdiraient les piscines privées. » Sur ce point, Frédéric Le Gars, maire d'une des quatre communes et président de la CCBI, se dit opposé au principe de la contrainte ; sur le dessalement, il crie à la désinformation. Mais, taclé par les associations, tancé par le ­préfet, il a dû reculer.

    A moins de cinq cents mètres du rivage, les bulldozers
    s'activent sur une future grande surface de bri­colage.

    A Belz (Morbihan), en revanche, c'est trop tard. Les aménageurs ont gagné. Malgré le recours déposé par l'association les Amis des chemins de ronde, ils ont pu entamer les travaux d'un de ces équipements qui, avec les ronds-points, constituent, en Bretagne comme ailleurs, la plaie de nos entrées de villes et de villages : une zone commerciale. De grosses boîtes aux enseignes criardes. Sur douze hectares, en plein dans la lande, à proximité d'un dolmen classé et à moins de cinq cents mètres du rivage, les bulldozers s'activent sur une future grande surface de bri­colage, alors qu'il en existe déjà deux – à Lorient et à Auray – à moins de quinze kilomètres. Au-delà de la laideur intrinsèque de ces installations, il y a là de quoi se poser des questions sur la validité de leur modèle économique et la pérennité des emplois qu'elles sont censées créer. Qu'en restera-t-il dans quinze ans ? Des friches en campagne et des centres-villes encore plus déserts ?...

    Seule consolation : les défenseurs de l'environnement avaient réussi à faire classer en « arrêté de biotope » une petite parcelle de quelques milliers de mètres carrés où, sous les pins, poussaient des asphodèles – des fleurs protégées. Las ! c'est justement sur cette surface libre car épargnée par le chantier que l'entreprise a garé ses camions. Les asphodèles ont perdu.


  • Commentaires

    1
    Mamé Annie
    Lundi 18 Mars 2013 à 07:54

    Bonjour,

    merci de votre passage sur mon blog

    Quand on voit l'état du littoral dans le Sud ou je suis dans le languedoc Roussillon, la Bretagne fait figure de petit paradis ! et c'est bien de voiloir conserver cette si belle région

    Amicalement

    Suivre le flux RSS des commentaires

    Vous devez être connecté pour commenter