• «Le tabou du nucléaire empêche de revoir la doctrine militaire française»

    «Le tabou du nucléaire empêche de revoir la doctrine militaire française»

     

    21 mars 2013

    Interview Le ministère de la Défense pourrait connaître une sévère cure d'austérité, ce qui provoque l'inquiétude des militaires. Éclairage avec l'historienne Catherine Durandin.

    Par SYLVAIN MOUILLARD

    «Le tabou du nucléaire empêche de revoir la doctrine militaire française»

    François Hollande rendant visite à un régiment basé à Olivet, le 9 janvier 2013. (Photo Jacques Brinon. Reuters)

    Les grandes manœuvres ont commencé autour du budget des armées. Les réunions interministérielles entre le ministère de la Défense et du Budget se multiplient - un rendez-vous a eu lieu en début de semaine, avant un conseil de défense ce vendredi. Courant avril, un Livre blanc doit définir les priorités stratégiques de la France. Charge ensuite à François Hollande de trancher, avant la présentation de la Loi de programmation militaire d’ici l’été. Aujourd’hui, le budget de la Défense s’élève à 31,5 milliards d’euros (le quatrième de l’Etat). Mais la situation des comptes publics pourrait inciter le gouvernement à sabrer sans ménagement dans ce poste de dépenses. Catherine Durandin, historienne à l’Inalco (Institut national des langues et civilisations orientales) et auteur de l’ouvrage le Déclin de l’armée française (1), revient sur ce dossier sensible.

    Comment analysez-vous le remue-ménage actuel autour du budget des armées ?

    Il y a une forte pression de l’armée de terre pour tenter d’éviter le pire. A savoir, une baisse des effectifs de 50 000 personnes entre 2015 et 2025 (sur 230000 dont 120000 dans l'armée de terre, ndlr). Les baisses de budget de la Défense ne sont pas nouvelles, même si ces dernières années on assistait plutôt à une stabilisation autour de 1,5-1,6% du PIB. Aujourd’hui, la chute pourrait être plus forte, jusqu’à 1,3% du PIB. Du coup, l’armée de terre redoute une déflation de ses effectifs et de ne plus avoir les moyens de mener des opérations extérieures, comme actuellement au Mali. L’autre revendication des militaires, c’est de maintenir la capacité de la France à mener des opérations dans un strict cadre national, c’est-à-dire sans aide extérieure.

    Alors que le gouvernement martèle sa volonté de maintenir l’emploi industriel en France, la force de l’industrie d’armement - 200 000 emplois environ - est-elle un atout pour les militaires dans les discussions budgétaires ?

    Cette volonté de préserver l’emploi est un argument fort pour la Défense. Ça n’est pas dit de façon très répétée, car on ne veut pas mélanger civil et militaire, mais c’est fondamental.

    François Hollande tenait durant sa campagne présidentielle un discours très traditionnel, axé sur le maintien des capacités militaires françaises dans un cadre européen. Au vu des discussions actuelles, on peut se demander s’il n’y a pas une schizophrénie des responsables politiques sur ce dossier...

    On assiste en effet à une perpétuation d’un discours très traditionnel sur les valeurs, l’honneur, avec des cérémonies quasi religieuses d’hommage aux soldats tombés au combat. Sauf que dans le même temps, il y a un certain mépris, une certaine indifférence envers les militaires. Après les troubles liés au système informatique Louvois, les difficultés de versement des primes persistent. Si le même problème survenait dans l’Education nationale, il serait réglé depuis bien longtemps. En clair, il est très utile que l’armée soit muette : cela permet de la traiter avec plus de négligence que d’autres groupes sociaux.

    Pour revenir à la question, je trouve que la schizophrénie du discours politique est de moins en moins présente. Plus personne ne croit à la mutualisation européenne sur le plan des opérations. L’Europe de la Défense est dans le coma, tout simplement parce qu’il n’y a pas de volonté politique commune : on ne va pas imposer à Berlin de s’engager au Mali. Les relations avec l’Otan sont de plus en plus faibles. On revient à une action strictement nationale, très traditionnelle.

    La capacité de la France à maintenir son outil de dissuasion nucléaire semble au coeur des discussions.

    C’est l’aspect explosif du dossier. La France vit depuis plus d’un demi-siècle dans la pensée nucléaire. 10% des crédits du ministère sont absorbés par la dissuasion nucléaire. Cette question est devenue tabou et empêche de revoir la doctrine sur les menaces et les missions de l’armée. Si l’on considère que le terrorisme est aujourd’hui une question centrale, le nucléaire est-il le moyen le plus efficace à notre disposition ?

    Outre la possibilité de renoncer à une partie de l’outil de dissuasion nucléaire, notamment sa composante aéroportée, des rumeurs assez alarmistes circulent, évoquant par exemple la vente du porte-avions Charles de Gaulle. Est-ce crédible ?

    Ce sont des informations un poil alarmistes, qui visent à faire évoluer l’opinion publique et à mettre la pression sur les responsables politiques. Il faut rester prudent face à ce gonflement médiatique : on ne va pas dépouiller les équipements militaires français.

    De manière plus réaliste alors, quels sont les dangers pour l’armée ?

    Tout d’abord, le matériel. Ce sont des choses qu’on prévoit pour des périodes de dix à vingt ans et qui ne se réinventent pas comme ça du jour au lendemain. Cela pose des problèmes extrêmement graves d’un point de vue industriel. Ensuite, cette paupérisation des forces armées peut amener une baisse de la fidélisation des soldats, qui s’engageraient pour cinq ans, pas plus. Les effectifs diminueraient, ils seraient moins bien formés. Parallèlement, on assiste à une attraction de plus en plus forte des sociétés militaires privées. Ce n’est pas sécurisant pour une nation, parce que ces entreprises raisonnent sur le court terme, elles sont là pour régler un problème précis.

    En clair, ce qui devient dangereux, c’est de garder la même conception des choses avec moins de moyens. Quand Charles de Gaulle a énormément réduit les budgets militaires dans les années 60, cela coïncidait avec la fin de l’engagement massif en Algérie. Aujourd’hui, on ne sait pas quelle est la pensée stratégique française. On se rend compte qu’on ne pourra pas mener deux engagements à la fois. Si l’armée française intervient au Mali, c’est parce qu’elle s’est retirée d’Afghanistan. On assiste à une dilution des capacités d’action.

    Comment la doctrine française pourrait-elle évoluer ?

    Selon moi, ce changement de pensée passe par deux axes. Une adaptation aux nouvelles formes de menaces et à la nouvelle réalité financière et économique. La France ne peut pas penser et ramer toute seule dans sa petite barque. Or, elle manque d’articulation avec les autres, notamment l’Otan.

    (1) Le déclin de l'armée française, François Bourin éditeur, 2013.


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