• Liberté, égalité, sexualités : 50 ans de lutte

    Stéphane Moreale . Publié le 07 février 2014

    Le Planning aide toujours plus de femmes en détresse

     
    Le Planning familial a fêté l'an dernier ses 50 ans. (DR)

    Le Planning familial a fêté l’an dernier ses 50 ans. (DR)

    Le Planning familial a appelé à manifester samedi dernier pour défendre le droit à l’avortement en Espagne. Son remboursement est remis en question ce dimanche en Suisse par une votation citoyenne. Et en France, le Planning est visé par les intégristes, comme à Bordeaux, alors qu’il accueille un public toujours plus nombreux. Reportage. 

    Le planning familial de Bordeaux a reçu un drôle de cadeau en novembre 2013 pour ses 50 ans : 15 jours avant la date anniversaire, le groupuscule d’extrême-droite du Printemps français et des membres d’Action Française ont recouvert la façade de l’immeuble de l’association, avenue Thiers, d’affiches au slogan sans appel: « Assassins ! »

    « Cela nous a fait de la pub, sourit la trésorière du planning Monique Nicolas. » Pour elle comme pour Karine Kenz-Lelièvre, bénévole, et Nicole Blet, co-présidente, le contexte des municipales de mars serait porteur pour les mouvements d’extrême-droite : « Il y a beaucoup de tension autour du débat sur le genre. Et ils se sentent un peu protégés à Bordeaux : les catholiques traditionalistes font du lobbying à la mairie ; et il y a au moins un animateur de La Manif pour Tous [Édouard du Parc, NDLR] sur la liste du candidat Juppé ».

    Si le droit à l’avortement est remis en question en Espagne, menacé en Suisse – une votation citoyenne sur le déremboursement de l’IVG est prévue ce dimanche –, ou entravé en Italie – 80% des médecins s’y abritent derrière la clause de conscience pour refuser de le pratiquer –, la politique de santé en France inquiète davantage les militantes du planning bordelais :

    « La non-revalorisation de l’IVG a conduit de nombreuse cliniques à ne plus le pratiquer : ce n’est pas rentable. Le manque de gynécologues est un autre souci : dans le Blayais, où nous avons lancé le « pass contraception », inédit en Gironde, il n’y a qu’une seule spécialiste [lire notre encadré] ! Les femmes se tournent de plus en plus vers les généralistes mais ils ne sont pas bien formés sur les questions de contraception : beaucoup ne savent même pas poser un stérilet. Alors ils prescrivent des pilules sans forcément maîtriser les différences entre pilules de 1ère, de 2ème ou de 3ème génération. »

    Le pass contraception dans le Blayais, une expérience pilote en Gironde

    Le 19 septembre dernier a été lancé dans le Blayais le pass accès contraception à l’attention des 19000 jeunes – de 16 à 25 ans – concernés en Aquitaine. Un programme pilote géré par le Planning familial girondin et financé par le Région. Son but : sensibiliser et informer les jeunes sur les grossesses non désirées en particulier là où l’enclavement, l’isolement et les difficultés financières entravent l’accès à la contraception. C’est notamment le cas dans le Blayais, où il faut parfois faire plus de 30 km pour accéder à un médecin ou un laboratoire.

    Valable toute l’année scolaire, le pass se présente sous la forme d’un chéquier muni de plusieurs coupons de prises en charge médicale donnant accès à tous types de contraceptions, y compris les non-remboursées.

    « La logique financière précarise le droit à l’IVG »

    Mais le recentrage des activités hospitalières est aussi dans le viseur :

    « Les agences régionales de santé (ARS) appliquent une politique qui remet en cause les services de proximité, assure Monique Nicolas. 120 centres d’interruption volontaire de grossesse (CIVG) ont fermé ces dernières années en France. Du coup les femmes ont de plus en plus de difficultés à accéder à l’IVG dans certaines zones ».

    « Cette logique financière précarise le droit à l’avortement, analyse Karine Kenz-Lelièvre : les délais augmentent et les hôpitaux deviennent des usines à bébés, ou à avortement ».

    En Aquitaine, le nombre d’IVG augmente légèrement : 8079 en 2010, 8164 en 2012, selon l’ARS.

    Et les centres d’accueil spécialisés et les associations doivent gérer à budgets constants un afflux inédit de populations précaires, notamment des migrants. Isolement, déracinement, différences culturelles et de langue sont le lot commun des médecins, éducateurs spécialisés, conseillers conjugaux, souvent bénévoles. C’est particulièrement vrai cas au Cacis (centre accueil consultation information sexualité), créé au Grand Parc en 1984.

    Documents d'information sur la sexualité disponible au Cacis du Grand Parc. (Photo Stéphane Moreale/Rue89 Bordeaux)

    Documents d’information sur la sexualité disponible au Cacis du Grand Parc. (Photo Stéphane Moreale/Rue89 Bordeaux)

    C’est un « lieu d’écoute, de prévention et de consultation », résume Isabelle Blazy, sa coordinatrice. « Démarche complémentaire » du Planning familial, elle est issue de la mobilisation d’habitants et de médecins des quartiers nord de Bordeaux. Ce collectif souhaitait créer un lieu de proximité garantissant aux femmes de ce grand ensemble, mais aussi des Aubiers ou de Bacalan, un accès à la contraception et à l’IVG, ainsi qu’à l’information sans tabou sur la sexualité (impuissance ou infertilité, déni de grossesse…). Aujourd’hui, le Cacis reçoit en consultation autour de 1000 personnes par an.

    À l’entrée, des imprimés déclinent en plusieurs langues les missions du Cacis. « On reçoit pas mal de personnes d’origine étrangère, plutôt des adultes », poursuit Isabelle Blazy. Dans la salle d’attente, en ce lundi 27 février après-midi, une demi-douzaine de femmes patientent en silence, et sont réticentes à parler de leur situation. Elles sont originaires du Maroc, d’Algérie, du Nigéria ou d’ailleurs. Une jeune Malienne, tout juste 18 ans, est là « pour une sciatique » : elle bénéficiera d’un test de grossesse et d’un pass contraceptif. C’est un public souvent en détresse, culpabilisé par le poids des croyances et des traditions.

    « Ce n’est pas facile de parler d’IVG avec les femmes manouches, par exemple : c’est un interdit pour la confession évangélique, souligne Catherine Bouic-Peña, éducatrice spécialisée au Cacis. Les séries TV sont un bon moyen pour échanger : elles en sont très friandes et les scènes permettent de parler de sujets qui les concernent. »

    Les femmes sont aussi parfois très isolées. « De plus en plus de femmes en situation irrégulière nous sont adressées par des associations comme Ippo (association d’aide d’accès aux soins et aux droits pour les personnes prostituées), le Pass de l’hôpital Saint-André, Médecins du Monde ». Et la langue fait barrage.

    « On a un problème de traduction, note Marie-Françoise Kromm, gynécologue au Cacis. On se débrouille avec le réseau : des femmes déjà venues au centre peuvent servir d’intermédiaires, mais c’est loin d’être toujours le cas. C’est même de plus en plus difficile. On n’a pas trouvé de solution sans coût ».

    Le Cacis a en juin 2013 répondu à un appel à projet de la Cpam (l’assurance maladie) pour financer par ce biais le recrutement de traducteurs : elle lui a été refusée en fin d’année. Jointe par Rue89 Bordeaux, la CPAM n’a pas souhaité commenter cette décision.

    « Avoir fermé les squats a compliqué les choses »

    En plus de la barrière de la langue, le parcours des Roms bulgares pose d’autres questions, comme l’explique Catherine Bouic-Peña :

    « Dans leur pays l’IVG est gratuite, la contraception payante : au lieu de prendre la pilule, les femmes se font avorter. Mon travail, c’est de leur parler de contraception gratuite. Mais c’est aujourd’hui très compliqué de les trouver depuis qu’on a fermé les squats en ville. »

    Outre l’accès à la contraception – gratuit car pris en charge par le conseil général, le Cacis assure en cabinet tous les soins gynécologiques : frottis vaginaux, tests de dépistage des IST, examens, suivis de contraception, de grossesse, entretiens pré-IVG… Il garantit l’accès des femmes à l’IVG médicamenteuse à domicile en les orientant vers des CIVG agréés:

    « Je vois défiler des patientes de tous âges et milieu social, avoue Marie-Françoise. Il faut beaucoup discuter : elles sont très isolées, ne veulent pas entendre parler d’hôpital ni de geste intrusif… mais c’est compliqué car il faut assurer le suivi : il y a toujours un rendez-vous après le geste médical, pour vérifier que ça a marché… »

    L’accompagnement de ces femmes fragilisées implique des moyens matériels et des personnels formés que les politiques de restrictions budgétaires de ces dernières années remettent en cause. « On a signé une convention sur trois ans avec l’ARS mais elle prend fin en 2014 et ce qu’on entend sur les restrictions de budgets nous inquiète », admet Isabelle Blazy. Le combat continue…


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