• Livre blanc de la Défense : l'intouchable dissuasion nucléaire

    Livre blanc de la Défense : l'intouchable dissuasion nucléaire

     

     
     
    Par  29 avril 2013 à 18h19

    Sans surprise, la dissuasion nucléaire n'a pas été remise en cause dans le Livre blanc remis à François Hollande. Mais le consensus sur le sujet n'est plus aussi fort.

    Livre blanc de la Défense : l'intouchable dissuasion nucléaire

    Le 4 juillet 2012, François Hollande à bord du sous-marin nucléaire des plus modernes, "Le terrible". (ZEGANADIN/ECPAD/SIPA)

    C'est sans surprise que le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale remis au chef de l'Etat le 29 avril 2013 donne la priorité à la dissuasion nucléaire. François Hollande avait annoncé bien avant sa campagne pour la présidentielle, le 22 décembre 2011 dans le "Nouvel Observateur", sa volonté de maintenir cette force dans ses deux composantes, océanique et aéroportée. Plus récemment, il avait indiqué son intention de la "moderniser", assurant qu'il s'agissait-là d'une "garantie" et d'une "protection". Tout au long de l'élaboration du Livre blanc, la dissuasion a donc été un non-sujet qui a fait grincer les dents de quelques personnalités. Car le débat n'est plus tabou et à l'heure des politiques de rigueur, le maintien du budget concernant la force de dissuasion pousse de plus en plus de responsables politiques à s'élever contre cette sanctuarisation traditionnelle et à demander, si ce n'est son abandon, un rééquilibrage.

    Quel poids réel aujourd'hui ?

    Car le mythe de la dissuasion est tenace et tient lieu "d'assurance-vie". Le ministère de la Défense définit cette force comme "un moyen exclusivement défensif", qui "constitue l'assurance de la Nation contre toute menace d'origine étatique [...] visant les intérêts de la France". L'objectif est le même depuis les années 1950 : "trouver un équilibre mondial et affirmer sur la scène internationale que la France ne dépend d'aucune autre puissance pour ce qui est de sa sécurité". Soixante ans après, le Livre blanc prône la poursuite des investissements dans les deux composantes navale et aéroportée.

    La première est construite autour de quatre sous-marins nucléaires lanceur d'engin (SNLE) équipés de missiles balistiques intercontinentaux (le M-51), la deuxième autour des missiles ASMPA (missile air-sol de moyenne portée améliorée de 700 à 800 kilomètres) mis en œuvre par des Mirage 2000N et des Rafale.

    Un dispositif lourd, qu'il faut renouveler régulièrement, qui consomme entre 3,5 et 4,5 milliards d'euros par an, ce qui représente 10 % du budget militaire. Un montant qui pourrait être dans les faits supérieur. "La difficulté est de savoir de quoi on parle", prévient le général Vincent Desportes, ancien directeur de l'Ecole de guerre. "Il y a le cœur de la dissuasion nucléaire mais il y a aussi l'environnement qui l'accompagne : quand un SNLE est à la mer, il est accompagné à son départ et à son retour de toute une flotte très importante qui assure la sécurité du déplacement. Il en va de même pour la dimension aérienne. Certains experts estiment ainsi que la part dans le budget de la Défense de la dissuasion tourne donc plutôt autour de 20%, soit le double des comptes officiels. Par ailleurs, tous les chiffres sont souvent faussés en raison du secret-défense".

    Le consensus se fissure

    Des voix de plus en plus nombreuses avancent l'idée d'un abandon, même partiel, de cette force beaucoup trop vorace et que certains estiment peu adaptée au monde d'aujourd'hui. Michel Rocard a fait grand bruit quand quelques semaines après l'élection de François Hollande, il avait évoqué l'abandon de l'arme atomique pour faire des économies dans les dépenses publiques. "Je vais jouer les provocateurs, mais j'ai une idée : on supprime la force de dissuasion nucléaire." Avant lui, l'ancien ministre de la Défense Paul Quilès avait tenté de créer une discussion autour de ce sujet avec la publication de plusieurs ouvrages.

    Sans aller jusqu'à l'idée d'un désarmement total, certains responsables politiques parlent en revanche de rééquilibrage. Ainsi Jean-Vincent Placé, chef de file des sénateurs EELV, proposait : "Rien ne nous oblige à conserver la composante aérienne, ce qui nous permettrait déjà d'économiser un tiers de quatre milliards consacré à ce volet de notre défense." Une position également partagée par cet autre ancien ministre de la Défense, Hervé Morin (UDI). Tous estiment que dans un contexte post-guerre froide, l'arsenal nucléaire n'a plus lieu d'être en l'état. Les milieux militaires eux regrettent que le maintien du coût de la dissuasion pèse surtout sur les forces conventionnelles, en particulier sur les forces terrestres les plus visées par les restrictions budgétaires.

    Un non-sujet dans le Livre blanc

    "La Défense est basée sur plusieurs piliers et si l'un d'entre eux est affaibli, alors elle n'est plus cohérente", estime Vincent Desportes. "Aujourd'hui, nous redéfinissons une Défense sous une très forte contrainte budgétaire et nous arrivons à un décrochage stratégique de nos forces conventionnelles". Et de dénoncer un effet pervers : "le déséquilibre de notre outil militaire porte tort à la crédibilité même de notre outil nucléaire. Sanctuariser la dissuasion nucléaire c'est l'affaiblir. Le Livre blanc a raté quelque chose".

    Pas question pour autant d'abandonner cette force : "Nous avons besoin de la garantie nucléaire. Le monde est trop incertain pour qu'il soit raisonnable de se priver de cette arme. Nul ne sait ce qui peut arriver à l'avenir mais on peut faire des économies importantes. A-t-on besoin de 300 têtes nucléaires quand les Chinois en ont 240 et que les Britanniques vont descendre à 140 têtes. Doit-on les changer aussi régulièrement ? Est-il raisonnable de toujours avoir des missiles qui vont toujours plus loin ? Est-il utile de conserver les deux composantes ? Faut-il assurer la permanence à la mer d'un SNLE qui coûte très cher ? Faut-il assurer la fiabilité de nos armes à 100 % quand une arme fiable à 75 % dissuade autant ? Toutes ces questions méritent d'être posées."

    Le débat est certes ouvert mais "a été clos avant même d'avoir commencé", regrette Vincent Desportes. "Il y a une omerta sur ce débat. Les intérêts en jeu sont très importants. Certaines armées ont un intérêt structurel à ce qu'on ne touche pas à la dissuasion, donc refusent que le débat soit ouvert, contrairement à ce qui se passe aux Etats-Unis et au Royaume-Uni".

    Barack Obama s'est en effet engagé dès 2009 à poursuivre les réductions des arsenaux stratégiques américains quand il a déclaré qu'il était temps de construire "un monde sans armes nucléaires", tout en reconnaissant que ce serait un objectif de longue haleine.


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