• Luttes écologistes dans le Finistère

    Tudi Kernaleguen
    Extrait : "Luttes écologistes en Bretagne 1967 - 1981 : les chemins bretons de l'écologie" Pages 69 - 70.

    [...] "La plateforme de Porsmoguer :
    Pour souder le mouvement antinucléaire breton autour d' un projet commun, la Fédération des CLIN et des CRIN de Bretagne se retrouve à Porsmoguer le 6 décembre 1975. Ils y rédigent la "Plateforme de Porsmoguer" qui trace les axes politiques et idéologiques de la Fédération des CRIN. Le manifeste ne traite pas des problèmes scientifiques liés au nucléaire, mais au contraire des choix de société en cause, ce qui en fait l'acte de naissance de l'écologie politique en Bretagne.
    Tout d'abord, cette plateforme peut être considérée comme un manifeste démocratique. Elle affirme en effet que "nous sommes tous des experts de la Vie", "nous sommes tous des experts scientifiques" et "nous sommes tous des experts politiques". Cette anaphore souligne que le citoyen, apte à savoir et à choisir, doit être informé dans cette perspective. Elle dénonce que le processus de décision soit enlevé de ses mains. C'est ce que révèle, selon le texte, la façon "autoritaire" dont est imposé le nucléaire. Le manifeste met donc en cause un système qu'elle considère comme une démocratie dévoyée où "les populations n'ont pas (...) le pouvoir de gérer leur vie". La fédération s'inscrit dès lors dans une perspective éminemment politique mais non politicienne, appelant "la population à se mobiliser" pour qu'elle reprenne son avenir en main.
    De fait, le manifeste peut aussi être considéré comme le choix d'une autre société. Il dénonce en effet la "surconsommation" et le "gaspillage qui entraînent des pollutions et le choix du nucléaire". En effet, les écologistes ne nient pas que seul le nucléaire puisse répondre à la consommation croissante de l'énergie, telle que la prévoient les travaux de prospective d'EDF. C'est justement cette incitation à la consommation croissante d'énergie qu'ils dénoncent, qui oblige à construire des centrales nucléaires. On devine déjà ici le "consommer autrement" qui refuse la logique du "toujours plus".
    Le manifeste fait aussi le choix d'une autre société, en cela qu'il appelle à une société décentralisée. En effet, selon les antinucléaires, le choix du nucléaire renforcera la centralisation du pouvoir, car "elle implique automatiquement la mise en place d'un dispositif policier et militaire pour la surveillance des centrales nucléaires et des produits de cette industrie", et par extension un pouvoir fort pour gérer tout cela. Donc, le choix du nucléaire s'oppose pour eux à "la prise en charge" et au "contrôle démocratique", c'est à dire à l'autogestion.
    Ce texte est primordial dans l'évolution de la mouvance antinucléaire bretonne. Elle marque sa politisation tout d'abord, et son passage du refus à la proposition, c'est à dire ce qu'il ne veut pas - le nucléaire et ses corollaires que sont la société technocratique et centralisée - à ce qu'il veut - une société démocratique, non-productiviste et décentralisée. Même si le mot reste tabou, le mouvement nucléaire, et par-là même le mouvement écologiste, en Bretagne, s'inscrit ainsi résolument à gauche, mais dans une gauche non marxiste et anti-jacobine."