• Misère (Fiscale)

    Depardieu se met à la bière belge? On ne va pas en faire un gramme. Il est largement au dessus de ça ! (Backchich 12 décembre 2012)

     Le valseur nous joue Les Misérables

    Ah ! comme le temps a passé depuis que le blondinet des Valseuses costaud mais pas encore gras lutinait Miou-Miou en compagnie d’un Patrick Dewaere hirsute mais pas encore mort, malgré son estafilade aux burnes, et appelait une collégienne nommée Isabelle Huppert à larguer ses vieux cons de parents au milieu de la Durance pour découvrir à la fois le sexe et la liberté, dans un pur esprit post-soixante-huitard ! A l’époque, « décontracté du gland », le bonhomme, après une jeunesse difficile,  rêvait sans doute de payer des tas d’impôts, rançon républicaine d’une réussite espérée. C’est ça, la jeunesse, l’insouciance. Il y est arrivé, le bougre ! Mais pas sans dégâts ! Quelques décennies plus tard, il pisse sous lui dans les avions, il appelle à voter pour son copain Sarkozy (on a parlé de « reconnaissance du ventre »…), il s’étale en scooter avec un score à l’éthylo qui est la moyenne de but par match de Messi, bref, on parle encore de lui dans les journaux. Quand il ne profite pas lâchement de son tour de taille pour incarner (largement) Obélix,  il bêle des ringardises avec la fifille d’un dictateur d’Asie post-soviétique, ce doit être sa manière de « faire des ménages », comme on dit dans le métier.

    Oui, il est dur de vieillir. Mais vieillir pauvre ! Il a eu peur, le pépère, de se retrouver à la rue, pensez à la difficulté de  trouver six mètres carrés de cartons chaque soir pour se couvrir les burnes dans le métro Nation, quand on n’a plus que des vignobles dont un avec vrai château de la Loire, des grosses maisons ici et là, un hôtel particulier évalué à 25 millions par Le Figaro qui s’y connaît, un bar à vin, des restaus (du foie), divers petits commerces et une poissonnerie, bref, il est imposable, le pauvre, et comme il y a sûrement des trucs en plus des quelques biens évoqués ci-dessus, qui resteront imposables, il s’est taillé comme un misérable là où les Arnault volent bas. Il aura pour voisins des Français célèbres, je ne parle pas de Hugo ou de Baudelaire, mais de pauvres riches profiteurs, notamment une famille de petits vieux impécunieux dont personnellement je me refuse absolument à fréquenter les hypermarchés, c’est un choix personnel, vous n’êtes pas forcés de faire comme moi : désolé pour les employés de la firme, mais c’est comme voter Le Pen, on n’est pas forcé, même si on est breton.  

     

    La misère fait son chemin

    Si vous doutiez que la misère fiscale progresse en France, vous n’avez qu’à parcourir les « commentaires » de quelques articles publiés dans les éditions web de divers journaux. Là, on lit des choses qui vous donnent froid dans le dos. Sous divers pseudonymes, vous apprendrez des choses terribles : par exemple, qu’en France, on paie 66% d’impôts, ce qui serait un record du monde. J’ai beau me crever le cul depuis quarante ans, je n’arrive pas au quart de ce score, il y a des gens bien malheureux, si c’est vrai, j’arrive même pas à imaginer quels revenus et quelle fortune il faudrait pour y arriver. Mais en plus, c’est pas vrai, comme les 9/10 des assertions étalées dans ces bouses.

     

    Car les commentateurs du bas de page ne s’en laissent pas compter ! Tiens,  en voici un qui sait de source sûre que nos pauvres sont de faux pauvres inventés par la gauche avec des faux chiffres, affirmant, je le cite : « qui peut croire que cinq millions de bons à rien arrivent à vivre avec moins de mille euros par mois ? ». On nous ment, disent-ils avec constance et plein de fautes d’orthographe, on veut nous mettre la larme à l’œil, la misère en France, c’est le téléthon permanent, rien que des faux malades, des faux chômeurs, des vrais profiteurs – je vous assure, allez jeter un œil sur ces « commentaires », vous serez édifiés. En clair, la « classe moyenne », pour ces moralistes, doit commencer à 150 000 euros par an, puisque cette référence, avec les 75% au dessus du million,  revient souvent pour évoquer les effets confiscatoires de la fiscalité hollandienne, et elle est menacée par la misère, la vraie, parce que ceux qui n’ont rien, eux, n’ont rien à perdre… CQFD.

     

    Le cynisme prend son vol

    On sous-estime toujours le nombre des gros nuls réacs. En tout cas, ils sont mobilisés : je vous laisse imaginer sur le site de quel quotidien et de quels magazines ils se défoulent le plus volontiers, mais, si j’ose dire, ils sont partout. Ils dégainent avec un cynisme qu’on aurait encore trouvé intolérable il y a vingt ans : le sarkozysme est passé par là, on est riches et décomplexés, et même fiers d’être détestés, en attendant la revanche. Quand la ministre de la santé garantit à de jeunes médecins 4600 euros de revenus mensuels net (2 fois le salaire médian net par ménage !), on se gausse, c’est que dalle, nous disent en choeur syndicats de toubibs et droite décomplexée ! Et en face, personne pour dénoncer le mépris que suscite cette mesure en réalité généreuse et peut-être efficace ! personne dans la presse, mais aussi  personne au gouvernement, c’est la vergogne à tous les étages ! Pire : comme les Verts et les gauchos se relaient pour foutre le souk en bruit de fond, l’Elysée et Matignon sont inaudibles, ou diffusent de la musique d’ascenseur… Qui gagne à ce bordel ?

     

    La faiblesse de Hollande, et elle est grave, c’est sans doute de laisser son gouvernement sans réaction face à ces attaques surréalistes : un tas de mou. La droite profite de cette mollesse, et comme la presse choisit toujours de favoriser l’attaque, elle parvient à faire oublier qu’il y a de la misère dans ce pays, et qu’elle en est largement responsable. On va atteindre le poujadisme absolu, par la désinformation maximale. Par exemple, l’UMP s’indigne d’avance d’une éventuelle augmentation salariale des instits: or un prof débutant à bac plus cinq (donc vers 25 ans) gagne 1680 euros, la même chose qu’un soudeur non qualifié, et la moitié d’un collègue allemand. Où est le scandale ? A ce niveau, c’est du gaspillage ?  Car en dessous, il y a tous les laissés pour compte, entre huit et douze millions de très pauvres et de pauvres, parmi lesquels, honte à nous, 25% des jeunes, qui ne sont pas tombés dans la pauvreté depuis le 6 juin 2012. Non, décidément, Depardieu n’est pas à plaindre, ni aucun des « exilés fiscaux » dont les nostalgiques de Sarko trouvent le comportement justifié: « si j’étais plus riche, je ferais comme eux ! », écrit un beauf sans mesurer la bêtise de cette « brève de comptoir » (du genre : « Les cèpes, il faut les ramasser petits, sinon un autre les ramasse avant toi »)…

     

     

    La vérité fait mal – ou alors quoi ?

     

    On a désormais l’impression qu’il est impossible de dire certaines choses. En larmoyant sur la haine qu’on est supposé leur porter, les « riches » ont réussi à nier le blocage social qu’a généré l’aggravation des inégalités en France. Crise ou pas crise, pendant les vingt dernières années, quelques segments de la population se sont plus ou moins fortement enrichis (la majorité des professions libérales, les forts patrimoines immobiliers urbains, les rentiers fortunés, mais aussi les entrepreneurs et investisseurs dans les technologies nouvelles), tandis que le pouvoir d’achat réel (incluant, par exemple, l’accès à la propriété) de la classe des salariés progressait faiblement ou stagnait. Or cette seconde catégorie a subi, de surcroît, les effets du chômage, qui ne concerne pas l’upper class, mais sévit à fond sur les métiers à petits salaires et à faible qualification, y compris dans le secteur tertiaire. En haut, ça monte, en bas, ça descend.  Voilà comment on fabrique des pauvres en protégeant les riches…

     

    Le fond de l’affaire, ce n’est pas qu’un Depardieu bien fatigué, jadis soutien de Mitterrand, puis compagnon de route des communistes avant de swinguer avec Sarko dès 2007, s’en aille finalement traîner son beaufisme outre-Quiévrain, c’est qu’il y a des dizaines de Depardieu dans la finance, les conseils d’administration des entreprises, le gratin médical, les spéculations artistiques, viticoles ou immobilières. Ils sont prêts à profiter d’une aubaine fiscale désolante, mais déshonorante, car depuis leur berceau, ils ont profité sans retenue de la France, de ses services publics, de ses écoles, des ses routes, de ses hôpitaux. De loin, après avoir mis leur patrimoine au sec,  ils continueront à s’enrichir sur le travail de leurs ex-concitoyens. Sans qu’aucune mesure plus contraignante ne soit envisagée pour empêcher ce hold up en corrigeant la notion de « citoyenneté fiscale ». On ne leur dit même pas qu’ils sont moches, et à droite, on les idolâtre ouvertement. Et ils marchent la tête haute, affichent même leur arrogance vis à vis d’un pouvoir politique élu démocratiquement, et donc souverain. Mieux vaudrait nationaliser leurs avoirs que les chaudières de Mittal ! N’en déplaise à ces blaireaux dorés, il est parfaitement visible que les Français n’ont pas élu Robespierre, et aucune Terreur n’excuse cet exil de confort pour des nantis dont le cynisme même est toxique.

    Politique de la misère, ou misère de la politique?

    Allez, je me lâche! Ras le bol, aussi, des comportements conservateurs sur lesquels il est de bon ton de faire le canard ! Par exemple, quand FO demande des indemnités mirobolantes contre des magasins qui, fatalement, seront tous ouverts le dimanche sous cinq ans au plus parce que les clients le souhaitent et que les employés ne s’en plaignent pas, on nage dans le bouzin réactionnaire. Car des millions de salariés sont bossent déjà les dimanches et jours fériés, dans les commissariats, les hôpitaux, les transports, la restauration, la sécurité, certains commerces…et pas d’autres! Mais aussi, quand on laisse une région jadis métallurgique s’enfoncer dans la misère à la fois pécuniaire et morale en laissant croire que la métallurgie y a un avenir : pas plus, hélas, je le redoute, que n’en a eu le textile dans les vallées vosgiennes, les mines de potasse ou de charbon,  ou la construction navale à La Ciotat et La Seyne… Ceci vaut pour les syndicats comme pour l’Etat : en s’accrochant à des promesses creuses fondées sur des compromis avec un loustic, on perd sans doute, une fois de plus, des milliards et des années, au lieu d’engager une reconversion vers des industries d’avenir en cessant de bricoler des soins palliatifs à deux hauts-fourneaux. Pas facile. Mais plus courageux. Qu’au moins, les larmes servent à quelque chose !

    La plus triste misère, c’est celle qu’on laisse se perpétuer et s’aggraver par manque de couilles. Parce qu’on s’enlise dans des faux débats sur le Nutella ou la fiabilité de Mittal, parce qu’on tarde à réquisitionner les casernes désertes et les appartement vides des assurances, parce qu’on n’ose pas mieux redistribuer la richesse en taxant la finance, parce qu’on écoute les chiens aboyer et les crocodiles pleurer, parce qu’on ne veut choquer personne et qu’on a peur de Standard and Poor’s. "Si les agences de notation avaient pas baissé le triple A des dinosaures, on en aurait encore aujourd’hui ». C’est pas de moi, c’est (à peu près, saisi au vol) dans Silex and the city, de Jul. Excellente vanne. Et bon thème de réflexion pour un gouvernement qui promettait le changement. 


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