• Nantes en 1968 : ouvriers en lutte

    Aux grandes femmes, la patrie reconnaissante ?

    SPECIAL MAI 1968. Les ouvriers de Sud-aviation manifestent à Nantes.

    Christophe FORCARI 4 mai 1998 

    Ils refusent la réduction du temps de travail sans compensation.

    «Tous à la biroute!» En un éclair, le mot d'ordre a parcouru les ateliers. Sur le site de l'usine Sud-Aviation de Bouguenais (Loire-Atlantique), tout le monde sait ce que cela signifie. C'est au pied de la manche à air (biroute) que se tiennent les rassemblements syndicaux. La décision de la direction de réduire le temps de travail sans vraie compensation salariale a provoqué la colère des 1800 ouvriers de l'usine.

    Début avril, le directeur de l'usine de Bouguenais, Paul Duvochel, a annoncé que l'horaire hebdomadaire passerait de 48 heures à 46h30 en avril et à 45 heures au cours du deuxième semestre. Ce qui se traduirait pour les salariés par une baisse de salaire nette, puisque la direction propose un rattrapage de 1% seulement. Selon les organisations syndicales, le passage à 46h30 risque de se traduire sur les fiches de paie par une perte de 3,75%, et celui aux 45 heures par une réduction de 7,50%. Mardi dernier, les salariés de l'usine aéronautique ont décidé de ne pas se contenter de défiler dans les halls de montage des Caravelle. Hier, pour la première fois, c'est dans le centre de Nantes, à huit kilomètres de leur usine, que les salariés de Sud-Aviation ont manifesté. Une rencontre entre les délégués de l'usine de Bouguenais et la direction générale du groupe doit se tenir aujourd'hui à Paris. Mais, côté syndical, les représentants de la CGT, de la CFDT, de FO et de la CFTC ne cachent pas qu'ils n'en attendent pas grand-chose. Les débrayages qui se succèdent à raison d'une demi-heure toutes les heures, depuis que la direction a dévoilé son projet au début avril, n'ont pas réussi pour le moment à entamer la détermination des responsables de Sud-Aviation.

    Vendredi, le ton est monté d'un cran entre les représentants du personnel et la direction. Alors que Paul Duvochel était en discussion avec les délégués syndicaux, un groupe d'ouvriers a tenté d'investir son bureau. Devant la petite troupe rassemblée à sa porte, il a réaffirmé qu'il n'était pas question de revenir sur des «propositions sérieuses» et qu'il n'avait de toute façon «rien d'autre à proposer». Face à cette fin de non-recevoir, la petite troupe a décidé de séquestrer le directeur de l'usine dans son bureau. Celui-ci a profité d'un moment d'inattention de ses gardiens pour rejoindre le restaurant de l'aérogare de Nantes, «filé» par un petit groupe de salariés. La course-poursuite s'est finalement achevée dans la tour de contrôle de l'aéroport, où Paul Duvochel a trouvé refuge sous l'aile des gendarmes de l'air. Pour le moment, les salariés de Sud-Aviation ont décidé de poursuivre les débrayages en attendant de nouvelles propositions. Même si les syndicats sont partagés sur la conduite à tenir. En décembre dernier, la CGT et la CFDT avaient interpellé la direction du groupe sur la dégradation du climat social au sein de l'entreprise, «au moment précis où l'opération Concorde entre dans sa phase décisive».

    Epilogue. Après deux semaines de débrayage quasi ininterrompu, les salariés de Sud-Aviation occupent l'usine le 14 mai. Dans la nuit du 15 au 16, près de mille étudiants viennent apporter leur soutien aux grévistes. Le premier et le plus long des mouvements ouvriers de Mai 68 ne prend fin qu'un mois plus tard, le 14 juin. Les salariés ont obtenu la compensation salariale intégrale d'une demi-heure de travail, et d'une autre demi-heure au 1er octobre 1968.

    Christophe FORCARI
     
     

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