• Un homme féministe, ça existe ?

     
     

    Johanna Jacquot-Albrecht, étudiante

    La question passerait presque pour un topo journalistique tant les articles, interviews et tribunes qui nous parlent de ce spécimen étrange prolifèrent.

    Pourtant, des hommes comme Stieg Larsson, l’auteur de la série (inachevée) « Millénium » ne font pas figure d’hurluberlu : dans ses livres, la violence dont les hommes peuvent faire preuve à l’égard des femmes est sans cesse dénoncée, notamment via l’histoire personnelle de Lisbeth Salander, et opposée au personnage de Mikael Blomkvist, tombeur invertébré consacré par son charme respectueux pour la gente féminine.

    homme feministe : un mâle à part ?« L’homme féministe : un mâle à part ? » d’Emmanuelle Barbaas et Marie Devers

    Mais alors, pourquoi Emmanuelle Barbaras et Marie Devers ont-elles ressenti le besoin de recueillir en 2011 les témoignages d’hommes qui se disent féministes ? Les 25 portraits de ’’L’homme féministe : un mâle à part ? ’’ sont marqués par la diversité (âge, milieu social, niveau d’études) des profils rencontrés.

    L’idée est de décomplexer les hommes qui, bien qu’opposés aux inégalités basées sur le sexe, n’osent pas se penser comme féministes, et de montrer qu’ils ne sont pas marginaux.

    Pourtant, si les femmes ne sauraient être désignées par l’insultant singulier de « la femme », ce n’est apparemment pas le cas des hommes féministes. Et s’ils tiennent plus du voisin de palier que du superhéros, ils ont, d’après Emmanuelle Barbaras, ’’en commun d’avoir eu leur conscience féministe exacerbée par une compagne, une copine, une mère, un handicap’’.

    N’explique-t-on pas le féminisme engagé de Stieg Larsson par le viol collectif perpétré par ses amis lorsqu’il avait 15 ans, contre lequel il n’a rien fait, et qui l’a marqué au point de nommer son héroïne d’après la victime ?

    Des hommes « dénaturés » ?

    En réalité, lorsque l’on aborde le sujet des hommes féministes, il ne s’agit pas de savoir s’ils existent, mais plutôt s’ils ne sont pas des hommes en quelque sorte dénaturés, qui joueraient contre leur camp.

    Ainsi, dans cette tribune du 14 mai 2009, Didier Goux s’opposait à l’idée d’être un homme féministe, malgré sa sympathie pour le mouvement. L’argument est simple : un homme n’est pas une femme, il ne peut pas s’impliquer dans la défense des droits des femmes comme s’il s’agissait des siens, il ne peut pas être féministe.

    Les hommes engagés dans l’activisme féministe chercheraient à regagner par là une position que le mouvement tend à leur faire perdre, à séduire par leur supposée ouverture d’esprit.

    L’idée selon laquelle le féminisme ne serait pas naturel pour les hommes est d’ailleurs répandue parmi les rangs féministes : il est vrai que malgré toute la sympathie, la compassion et la compréhension dont ils pourront faire preuve, ces hommes ne font pas partie de la minorité qu’ils soutiennent. On imagine difficilement comment un homme pourrait s’exprimer au nom des femmes (même si cela n’arrête pas tout le monde). D’autant plus que si leur présence peut sembler être un gage de légitimité et d’objectivité (un peu comme lorsqu’un hétérosexuel se positionne en faveur du mariage homosexuel), la démarche peut être contradictoire lorsque l’on pense que ces mouvements prétendent à libérer la femme de la tutelle masculine.

    Le risque de la prise de pouvoir du féminisme par les hommes

    Cependant, le coût de cette domination masculine est pour ces hommes quelques fois tel que le féminisme, ou plutôt la revendication de leur désaccord envers l’ordre établi, est vu comme une libération, par eux, mais aussi, de plus en plus, par les féministes.

    Récemment, la blogueuse Hypathie a ainsi proposé un compromis : accepter que des hommes puissent se ranger aux côtés des féministes, et ne pas les qualifier de féministes, mais de pro-féministes.

    Eric Fassin, prof agrégé de l’ENS, sociologue, membre du comité de direction de l’Institut Emilie-du-Châtelet, du conseil pédagogique du master Genre politique et sexualités de l’EHESS, et directeur de la collection Genre & Sexualités des éditions La Découverte, est lui aussi conscient du problème :

    « J’hésite toujours, en tant qu’homme, à m’autoriser de ce titre [de féministe] : il ne faudrait évidemment pas que, dans le féminisme aussi, les hommes prennent le pouvoir. »

    Sa solution ?

    « M’interdi[re] de parler au nom des femmes, ou même pour les femmes, m’oblige[r] à tenir un discours, non pas sur les femmes, mais sur l’égalité entre les femmes et les hommes.’’

    En fait, tout dépend de la signification qui est donnée à l’adjectif féministe, au mouvement féministe, et à la notion de masculinité.


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